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Grain à Moudre

Jonathan Ruff-Zahn
Grain à moudre
Stratégies

Dans cet article tiré de sa communication à l’université d’été décoloniale, Jonathan Ruff-Zahn, cofondateur du collectif Tsedek !, revient sur la nécessaire articulation entre mouvement social et stratégie institutionnelle, en amont et en aval de la conquête du pouvoir politique par la gauche de rupture. Publié dans Contretemps.eu

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L’idée de cette intervention m’est venue après deux années à parcourir la France et un nombre considérable d’interventions et d’échanges allant des squats à l’Assemblée Nationale, des librairies aux bars, des maisons de quartier aux territoires ruraux en passant par les bourses du travail, espaces autogérés, Tiers-Lieux ou permanences de partis.

Invité par des militants antifascistes, autonomes, écologistes, syndicalistes, insoumis, des collectifs antiracistes, décoloniaux ou associatifs, je dédie ce texte à toutes les rencontres que j’ai pu y faire et qui ont nourri ce modeste brin de réflexion.

À gauche on a tendance à se poser une question de manière quasi obsessionnelle en se demandant comment conquérir le pouvoir. En réaction, on oppose une seconde question, celle de construire des contre-pouvoirs capables de résister au pouvoir en place. Je ferai volontairement abstraction des oracles qui prophétisent un grand soir hypothétique de manière incantatoire, fantasmant sur la destruction du pouvoir ou sa prise – avant même de penser à comment s’adresser aux masses. Toujours est-il que les deux premières interrogations restent évidemment essentielles.

Mais j’ai le sentiment qu’elles ne suffisent plus à décrire les défis auxquels nous sommes confrontés. La question qui me semble aujourd’hui décisive est peut-être plus simple, mais vraisemblablement beaucoup plus exigeante serait plus de penser comment rendre une société durablement capable de s’organiser d’elle-même pour résister au fascisme, au capitalisme, à l’impérialisme et à l’écocide, et de là quelles alternatives concrètes proposer face à ça ?

Si je formule les choses de cette manière, c’est parce que les dix dernières années en France constituent un formidable laboratoire pour y réfléchir. Depuis le mouvement contre la loi Travail en 2016, en passant par les Gilets jaunes, les mobilisations contre la réforme des retraites, les révoltes qui ont suivi les meurtres d’Adama ou de Nahel, le viol de Théo, le tabassage de Michel Zecler, ou encore les grandes luttes écologistes contre les projets d’aménagement imposés, nous avons connu des séquences de mobilisation d’une intensité exceptionnelle avec des degrés de conflictualité qui inspirent le reste de l’Europe et qu’on nous envie.

Cela se matérialise aujourd’hui par l’ascension d’une gauche radicale devenue la première force d’opposition en choisissant la rupture. Alors oui, la majorité de ces combats se sont soldées par des défaites provisoires, brisées de fait par une répression de plus en plus exacerbée. D’autres luttes se sont simplement épuisées. Pourtant, je pense qu’il serait profondément erroné de ne raconter cette décennie qu’à travers le prisme de l’échec.

Une lutte ne produit pas seulement une victoire ou une défaite. Elle produit aussi des militantes et militants qui apprennent à s’organiser. Elle crée des liens de confiance, transmet des savoir-faire, fait émerger de nouvelles générations d’activistes, déplace les imaginaires politiques et le curseur de la radicalité en la rendant plus acceptable. Elle peut parfois même changer parfois durablement les territoires où elle s’enracine.

Par exemple, regardons les luttes écologistes. Toutes n’ont pas empêché les projets qu’elles combattaient, même si elles sont parmi les seules à avoir obtenu des victoires matérielles ces dernières années : on peut évoquer la CluZAD contre le projet de destruction forestière pour la création d’un bassin de rétention d’eau destiné à alimenter des canon à neige à basse altitude où elle ne tombe presque plus, une forêt menacée près de Rouen, une partie des méga bassines, et évidemment l’abandon du projet aéroport l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, auquel s’est aggloméré une alternative sociétal.

De manière générale, ces combats ont profondément renouvelé les manières de militer, de se coordonner et de faire converger des mondes qui, jusque-là, s’ignoraient ou parfois même se méprisaient : habitants, paysans, scientifiques, syndicalistes, associations, élus, militants aux pratiques divers, et toute une génération qui découvre la politique par la défense concrète d’un territoire. La bataille ne se joue pas uniquement sur le chantier que l’on cherche à arrêter ; elle se joue aussi dans les solidarités que cette bataille fait naître.

Si je pars de ce constat c’est parce qu’il me semble qu’on continue trop souvent à opposer des tactiques qui devraient au contraire se renforcer mutuellement pour élaborer une stratégie commune.

Mettons les pieds dans le plat à travers ce qui nous rassemble ce week-end. La France insoumise n’est pas apparue spontanément, sa progression électorale est inséparable des cycles de mobilisations que j’ai évoqués. Son ascension est aussi la nôtre. Elle sait qu’elle est attendue au tournant peu importe le résultat en 2027 et que nous n’avons pas attendu les élections pour nous mettre en mouvement et influencer sa théorie politique.

Contrairement à ce qu’incarnait la gauche parlementaire auparavant : l’inverse peut désormais aussi se vérifier. Certaines luttes ont trouvé un écho national parce que des parlementaires, des élus ou des campagnes électorales leur ont offert une caisse de résonance qu’elles n’auraient peut-être pas obtenue seules : je pense aux salariés ArcelorMittal, la loi Du Plomb ou encore la Loi Yadan et actuellement celle sur le permis de tuer.

Même concernant le génocide à Gaza, on peut imaginer que le mouvement n’aurait pas eu la même ampleur sans l’engagement des parlementaires LFI qui lui ont apporté un crédit nécessaire. Si Jean Luc Mélenchon refuse d’appeler au calme et invoque la justice après le meurtre de Nahel ou que des députés affirment dans l’hémicycle que la police tue, c’est que nos idées avancent.

Ça ne signifie évidemment pas qu’une victoire électorale suffirait à transformer la société et provoquerait une révolution même citoyenne à elle seule. Ne nous faisons pas d’illusion. Les rapports de force économiques, administratifs, médiatiques et culturels ne disparaissent pas comme ça. Les institutions elles-mêmes vont probablement tout faire pour résister au changement.

Nous avons tendance à trop minimiser les élections législatives qui suivront après le scrutin présidentiel, alors même qu’une victoire de la gauche à ce dernier n’est déjà pas assurée, bien qu’on s’en rapproche de plus en plus. Or, l’hypothèse d’une Sixième République imposée de fait ou par référendum après une mobilisation populaire ne semble pas être d’actualité.

L’idée d’une majorité absolue capable de mettre en œuvre l’ensemble d’un programme de rupture s’éloigne et reste, aujourd’hui, très loin d’être acquise, sans même parler de la confrontation qu’elle engendrerait au sein de l’État lui-même, en particulier avec la police, ainsi que d’autres de nos ennemis naturels : le CAC40, le MEDEF, les États-Unis ou encore l’Union Européenne. De plus la chute de la gauche dans la quasi-totalité de l’Amérique dite “latine” ne facilite pas les choses.

Ceci dit, penser qu’on pourrait faire abstraction d’une traduction institutionnelle des luttes résulte au mieux d’une illusion, d’un manque de lucidité ou d’une posture bourgeoise, particulièrement pendant cette séquence. J’en veux pour preuve les milliers d’enfants scolarisés qui bénéficient désormais de repas gratuits ou presque à Roubaix, ville marquée par la précarité ou encore le bras de fer engagé par Bally Bagayoko face à la préfecture à Saint-Denis contre les expulsions locatives. A l’inverse, en observant la gestion par le RN de Béziers sur un temps long, ou la rapidité du basculement en cours à Carcassonne, il est évident que conquérir des collectivités est tout sauf inutile.

L’impact direct sur les conditions de vie sociale s’observe facilement : subventions, accès à des salles de réunion ou pour organiser des événements etc. Donc oui ça compte, d’autant plus dans un contexte de fascisation. Nous pouvons aujourd’hui organiser des événements contre l’impérialisme à la bourse du travail de Saint-Denis, chose impensable sous le mandat du maire PS Hanotin.

Les conditions dans lesquelles les mouvements populaires se développent ne tombent pas du ciel. Elles dépendent aussi des choix politiques. Le niveau des salaires, l’état des services publics, les libertés syndicales, les droits sociaux, la politique du logement, l’accueil des personnes exilées, les moyens accordés à la justice, le désarmement même (trop) relatif des forces de police et la dissolution d’un certain nombre de ses unités nuisibles telles que la BRAV ou la BAC : tout cela façonne très concrètement la capacité d’une population à s’organiser et à résister, ou au contraire à être conditionné par un renoncement généralisé notamment par un sentiment de désespoir.

Une victoire institutionnelle n’a pas vocation à remplacer les luttes. Elle peut, en revanche, leur permettre de respirer davantage, d’élargir leur champ d’action et de déplacer le rapport de force pour rendre les conditions plus favorables.

Pour autant, nous n’avons évidemment pas le temps d’attendre une alternance et une longue transformation des collectivités territoriales pour construire cette capacité collective, et surtout pas le luxe de minimiser l’impact d’une nouvelle défaite en cas de gouvernance fasciste ou d’un bloc central restructuré.

Les gouvernements ou les maires passent, les élections reviennent à échéance régulière. Les problèmes quotidiens, eux, n’ont pas de calendrier électoral. Une fermeture de classe, une expulsion locative, une rafle d’exilés, un désert médical, salarial ou culturel, la disparition d’un service public, la fermeture d’une usine, une pollution industrielle ou des violences d’état racistes ne s’interrompent pas entre deux scrutins. Il est impensable de réfléchir à des poches de résistances sans constituer de base arrière. En dépit du travail salutaire auquel elles aspirent et qu’elles sont en train de mettre en place : une dizaine de mairies insoumises ne suffisent pas.

C’est précisément pour cette raison que la question de l’ancrage local est fondamentale. Une organisation se construit dans la continuité. Lorsque les habitants savent vers qui se tourner parce qu’ils ont déjà partagé une lutte, organisé une réunion, animé une fête de quartier ou plus simplement trouvé un lieu où discuter de leurs problèmes et tenter d’y apporter une solution ou trouver de l’aide.

Chaque mobilisation, même celle qui ne dit pas son nom, qu’elle débouche sur une victoire ou sur un échec, peut alors laisser quelque chose de plus durable qu’elle-même : une organisation un peu plus solide, une confiance un peu plus grande, une peur de la répression qui s’estompe, et donc une capacité d’agir un peu plus développée. C’est cette accumulation, souvent invisible, qui prépare les ruptures de demain.

L’hypothèse que je voudrais défendre aujourd’hui est finalement assez simple : une victoire nationale ne peut être durable que si elle s’appuie sur une société déjà organisée. Inversement, des initiatives locales, aussi exemplaires soient-elles, peinent à transformer durablement le rapport de force lorsqu’elles restent isolées les unes des autres.

Toute la difficulté est donc de faire circuler l’énergie entre ces deux niveaux. Faire en sorte que le local nourrisse le national, que le national protège et amplifie le local, afin d’augmenter notre capacité collective à agir. Puisque le temps presse, pressons le pas !

Du local au national, du national au local : construire l’ancrage

Si l’on veut avancer sur ces questions, il faut commencer par sortir de l’opposition stérile qui structure souvent nos débats : celle qui sépare le local et le national, l’autonomie des luttes de la politique institutionnelle ainsi que l’interstice qui les relie c’est à dire le mouvement social.

Le niveau national joue un rôle essentiel. Il permet de fixer des horizons communs, de donner une visibilité à des luttes dispersées, de construire des campagnes qui dépassent les frontières locales et de mutualiser des ressources, des expériences, des outils, un corps massif. Il produit aussi ce que j’appellerais une perspective collective : la possibilité de se dire qu’on appartient à un même moment, même si les situations locales sont différentes, donc de définir un projet commun.

Mais le national ne peut pas tout. Parce qu’il ne voit pas tout, trop souvent minimise ce qu’il devrait voir ou refuse plus ou moins consciemment de le faire parce qu’il a peur de se salir les mains et surtout parce qu’il ne vit pas tout. Nous observons à chaque élection municipale lors de certains parachutages, d’un manque de concertation de confiance avec les forces locales y compris encore récemment au sein de notre camp.

L’organisation nationale doit aussi servir à donner de la visibilité à ces luttes, mettre en réseau les expériences et mutualiser les savoir-faire. On pourrait résumer ça par : Penser nationalement, agir territorialement.

Du local vers le national

Les campagnes nationales trouvent aussi du sens lorsqu’elles émergent de ce qui se passe sur le terrain. Lorsqu’ils sont pris au sérieux, certains militants locaux deviennent alors des capteurs. Ils connaissent les préoccupations réelles des habitants, et plus globalement les attentes qui ne remontent pas suffisamment jusqu’aux directions politiques.

L’objectif n’est pas tant d’être présent pendant les élections. Il est avant tout de devenir un acteur reconnu par son territoire.Concrètement, cela signifie qu’un collectif local pourrait chercher à être identifié comme un espace où l’on peut trouver de l’information, débattre et donc avant tout rencontrer d’autres habitants, participer à des initiatives collectives et orienter vers les bons interlocuteurs lorsque des difficultés se présentent.

Transformer nos sympathisants en acteurs, voilà l’un des principaux défis. On aura toujours plus de sympathisants que de militants actifs. Une stratégie d’ancrage chercherait donc à multiplier les niveaux d’engagement. Tout le monde n’a pas vocation à consacrer plusieurs soirées par semaine au militantisme.

En revanche, beaucoup peuvent participer ponctuellement : distribuer des tracts, participer à une réunion publique. Il est aussi impératif de réfléchir à susciter l’envie : être en mesure d’organiser des événements culturels, divertissants ou même un tournoi de foot, dont la connotation militante traditionnelle s’efface un peu au profit de l’établissement du lien social

L’idée est de rendre l’engagement progressif, de produire une culture du commun. Un collectif local ne tient jamais uniquement que grâce à ses revendications, mais avant tout par relations humaines : repas partagés, moments plus festifs, rencontres sportives, formations, lectures communes, rencontres intergénérationnelles, discussions…

Cette dimension est très souvent sous-estimée alors qu’elle constitue souvent le principal facteur de fidélisation. Les grandes transformations politiques sont souvent précédées par la constitution d’un « écosystème militant ». Si ce n’est qu’une liste qui progresse électoralement et pas un ensemble d’associations non fictives, de collectifs, de médias locaux, de lieux et d’initiatives culturels et de réseaux de solidarité qui se renforcent mutuellement alors tout ça reste du clientélisme.

Dans cette perspective, l’ancrage local n’est pas un simple relais de la stratégie nationale. Il en constitue au contraire une ressource principale. Le national donne une direction, une visibilité et une capacité de coordination ; le local produit la confiance, les liens sociaux, l’expérience collective et la légitimité. La circulation permanente entre ces deux niveaux est ce qui permet à un mouvement de durer au-delà des conjonctures et des échéances électorales.

L’ancrage se construit moins par les discours que par la continuité de la présence.

Mais pour ça, ce qui est clair, c’est qu’on manque d’endroits ou qu’on peine souvent à les faire vivre.  Qu’il s’agisse d’un lieu autogéré, d’un bar ou d’une permanence de député. Il est impératif d’obtenir et multiplier des espaces où construire et pourrait par exemple s’entremêler des permanences d’aide administrative, où l’on pourrait proposer de l’aide aux devoirs, organiser des concerts, des soirées, des spectacles, des bingos, des blind test, de la formation politique, mettre à disposition des jeux de société, diffuser des matchs ou des films etc., plus particulièrement encore là où ça n’existe pas, peu ou plus.

Gardons aussi en tête que l’ancrage n’est pas toujours représentatif du résultat électoral. Ce dernier lui-même peut considérablement varier entre l’échelle nationale et locale. Un exemple me vient en tête, à travers le foot, enfin plus exactement le supportérisme dans les deux métropoles les plus importantes de France.

A Lyon, il est pour le moment impensable que l’extrême droite s’empare de la gestion de la ville où se confrontent extrême-centre droit et une coalition de gauche plus ou moins bien ou sacrément nulle. Toujours est-il que Lyon n’est donc pas une métropole fasciste à proprement parler, contrairement à Nice “l’Alabama française, l’OAS-city”.

Plus sérieusement, si elle bénéficie de cette réputation de ville de faf, que les néofascistes s’y sentent suffisamment décomplexés pour mener des agressions racistes à visage découvert en pleine rue, c’est parce qu’ils ont bénéficié d’une base arrière dans le Vieux Lyon et qu’ils se regroupent autour des deux principales tribunes et groupes de supporters en plus d’une complaisance voire d’un soutien institutionnel : préfecture, municipalité, police ou Jean Michel Aulas pour le stade.

A l’inverse, à Marseille l’extrême-droite était proche de l’emporter, notamment sous fond de radicalisation de l’électorat de droite traditionnelle, alors qu’un nombre considérable de lieux revendiquent leur appartenance à la mouvance ou aux idées antifasciste – et qu’il est tout bonnement impensable d’imaginer qu’un groupe de néo-nazis revendiqués ne se ferait pas prendre spontanément en chasse par l’intégralité des groupes de supporters ou simplement une partie non négligeable des habitants de la ville.

La faiblesse de la mouvance fasciste dans la capitale s’explique aussi par la vivacité et réactivité de l’autodéfense populaire et par l’absence de bases dont elle bénéficiait auparavant, notamment au Parc des Princes.

Trois pôles pour une même dynamique : institutions, mouvements sociaux, auto-organisation

Si l’on veut avancer un peu plus loin, il faut maintenant accepter une idée simple : il n’existe pas une seule manière de faire de la politique, mais plusieurs registres d’actions qui coexistent en permanence. On peut les distinguer, non pas pour les opposer, mais pour comprendre leur rôle respectif et tenter d’en trouver des points d’attache, les forces et faiblesses, dans l’optique d’une même dynamique collective. Je propose de les penser comme trois pôles et d’en citer un quatrième qui permettrait éventuellement de les fédérer.

1. Le pôle institutionnel : transformer les règles du jeu

Le premier pôle est celui des institutions dont nous avons déjà beaucoup parlé : les partis, les élus, le travail parlementaire, les collectivités territoriales, les campagnes électorales. Ce pôle dispose d’un pouvoir spécifique : celui de produire du droit et modifier la loi. Changer une règle, ouvrir un budget, créer un droit nouveau, en supprimer un autre, modifier une politique publique, attribuer une aide, tout cela relève de ce niveau. Ce pouvoir a une limite structurelle : il ne crée pas, à lui seul, le rapport de force. Une institution peut voter une loi, préserver ou renforcer un acquis. Elle ne peut pas garantir qu’elle sera appliquée sans résistance sociale. Elle peut difficilement forcer les masses à s’en emparer.

C’est pour cela que les moments politiques forts ne sont jamais uniquement institutionnels. Ils sont toujours précédés, accompagnés ou débordés par des dynamiques sociales, même s’il peut arriver qu’une victoire institutionnelle permette de lancer un mouvement social. Je prendrais pour exemple le Chili sous Allende ou le Front Populaire de 1936 en France. Toutes proportions contextuelles gardées, ces deux exemples doivent nous mettre la puce à l’oreille, tenus en échec par la victoire du fascisme.

2. Le pôle des mouvements sociaux : produire le rapport de force

Le deuxième pôle, ce sont les mouvements sociaux : syndicats, associations, collectifs interprofessionnels, les grandes mobilisations inter-organisationnelles, luttes de salariés, et les coordinations locales. C’est lui qui est capable de mobiliser le plus de monde dans la rue : plus de 3 millions en 2023 lors de la réforme des retraites. Historiquement, c’est ici que se fabriquait la capacité de blocage, de mobilisation, de convergence et l’obtention d’acquis.

Soyons honnêtes, on assiste actuellement à sa décrépitude que ça soit au niveau national : par exemple aucune menace de blocage ni même de grève après la remise en cause du premier mai comme comme jour férié ou encore une élection volée, mais aussi sur le plan local : pas d’appel à soutenir nationalement les syndicalistes expulsés de leurs locaux par la mairie RN de Carcassonne ou encore les salariés d’Arcelor Mittal.

Toujours est-il que c’est ici que se construit ce que l’on pourrait appeler une expérience collective du rapport de force. Les grèves, manifestations massives, luttes locales prolongées ne servent pas seulement à défendre une revendication. Elles font évoluer les participants eux-mêmes. Elles produisent des savoir-faire, des réseaux, des fidélités, et surtout des mémoires. Les périodes de conflictualité sociale sont des moments de formation politique à grande échelle. Un mouvement social, ce n’est pas seulement une réaction. C’est une école populaire.

On réduit trop souvent la question syndicale à la représentation simpliste de directions confédérales déconnectées, inactives ou susceptibles de trahir que l’on oppose à des bases combatives. Les directions ont certes démontré de graves insuffisances et leurs limites pendant le mouvement des retraites, leur incapacité de concertation avec l’autonomie des luttes et la gauche radicale, voire même leur nullité affligeante sur la Palestine ou les budgets de la guerre et de l’austérité. Mais les bases n’ont rien été capables d’insuffler de plus.

Gardons à l’esprit que la capacité de pression réelle des syndicats sur le pouvoir a été méthodiquement détruite au cours des dernières décennies, notamment à travers la transformation du salariat, le recours massif aux réquisitions, la mise en place d’un service minimum dans un certain nombre de secteurs clés, etc. C’est aussi par une action au niveau institutionnel évoqué plus haut qu’on donnera les possibilités au mouvement social d’être plus combatif d’une part, de l’autre en l’incitant à déborder ses directions et à s’autonomiser ou à créer des cadres suffisamment forts pour que ce mouvement le rejoigne (c’est ce qu’ont réussi à faire les Soulèvements de la Terre). Ce qui m’amène à décrire le troisième de ces pôles.

3. Le pôle de l’autonomie : produire du commun

Sans doute le plus discret, le plus radical et souvent le moins visible dans les analyses classiques, l’autonomie politique, troisième de ses pôles redéfinit le curseur idéologique et donc hégémonique par son niveau conflictualité dans les actes comme par la pensée. Il permet des avancées considérables : c’est par exemple le cas de l’antiracisme politique, devenu une ligne de démarcation indissociable de la qualification de rupture au sein de la gauche qu’il s’agisse de la question de l’islamophobie, des migrations, des violences d’Etat ou de la Palestine.

Ces formes d’auto-organisation sont les collectifs de quartier, assemblées locales, réseaux d’entraide, occupations, lieux autogérés, cantines solidaires, initiatives d’éducation populaire, coopératives, débordement au sein des mouvements traditionnels depuis une lutte spécifique, pratiques offensives lors des manifestations ou d’actions ciblées, parfois même de simples réseaux informels de solidarité. Lorsqu’un homme le plus souvent noir ou arabe est tué par exemple, ce sont les jeunes du quartier, les familles de victimes et les proches qui réclament justice, d’obtenir un rapport d’autopsie et prennent la parole en premiers devant les médias. On pourrait aussi donner pour exemple celui des habitants qui se mobilisent contre la destruction du vivant au profit d’un projet polluant leur environnement.

Ce pôle se définit par sa capacité à produire du commun ici et maintenant et à théoriser l’instant. C’est là que des personnes qui ne se connaissaient pas commencent à agir ensemble. Ou se fabriquent des relations de confiance qui ne passent ni par l’institution ni par une identité politique figée. On l’a vu de manière très claire à certains moments : sur des ronds-points pendant les Gilets jaunes, dans des ZAD, ou dans certaines dynamiques locales de solidarité pendant la crise sanitaire.

Ici, la politique ne passe pas d’abord par des programmes mais par des actes. Ce pôle a ses limites : souvent localisé, fragile, dépendant de dynamiques humaines très concrètes, et confronté au refus de se rendre accessible, parfois légitimement pour sa sécurité

Si l’État tombe aux mains des fascistes, il y a de fortes chances que les organisations de gauche se fassent progressivement dissoudre ou soient en incapacité de répondre collectivement à la riposte. C’est probablement là que se jouera la résistance concrète. Nous l’observons à Minneapolis, où la milice ICE a été expulsée par des réseaux de solidarité qui dépasse largement le champ de la gauche traditionnelle, constitués par des réseaux de paroisses, du tissu associatif ou communautaire etc.

Désolé de le dire de manière aussi explicite : avec tout le respect et le soutien que j’ai pour La France Insoumise, sauf rares exceptions, ce ne sont pas nos groupes d’actions comptant moins de 10 actifs hors période électorale, quelques conseillers municipaux et encore moins des groupuscules d’extrême-gauche dont l’activité principale se résume à distribuer des tracts hors-sol qui vont nous protéger sur le plan local face à l’État, aux groupuscules d’extrême droite, à la violence de certains syndicats agricoles et la police, ni nous apporter des recours juridiques, cacher des exilé·es et développer des bases arrière pour organiser la résistance.

En cas de défaite, sur le plan local, il aura été autrement plus utile d’avoir parallèlement construit des réseaux d’entraide plus large : redistribuer de l’alimentation et des produits de première nécessités notamment pour des précaires isolés, coordonner des vidéos de violences policières, constituer des réseaux de résistance judiciaire – ou au sein de la recherche et l’enseignement, avoir des endroits où organiser la résistance, continuer à construire des lieux d’accueil pour les migrants et d’être en mesure de se défendre physiquement – plutôt que de perdre son temps dans des débats de gauchiste interminables sur l’épistémologie marxiste ou l’extrême justesse de telle ou telle position sur un conflit international où notre impact est tout bonnement inexistant. Se pose donc sérieusement la question de la vulnérabilité et de la prise en charge des individus ou des groupes qui ne parviendront plus à résister à cette violence.

Entrer en résonance

Dans certaines séquences, les trois pôles se renforcent mutuellement : une mobilisation sociale forte, des relais institutionnels qui amplifient, des expériences locales qui structurent. Dans d’autres, l’un des pôles écrase les autres.

Par exemple, des institutions peuvent tenter de capter une dynamique sociale sans qu’elle existe réellement sur le terrain. Ou à l’inverse, des mouvements peuvent atteindre un niveau de conflictualité élevé sans débouché politique, ce qui conduit souvent à l’épuisement. Parfois, des formes d’auto-organisation très riches restent confinées à des territoires, sans capacité de circulation et s’isolent.

Ce qui fait la force ou la faiblesse d’une séquence politique, ce n’est donc pas l’intensité d’un seul de ces pôles, mais leur capacité à entrer en résonance. Et puis, certaines surprises sont parfois inclassables. Par exemple, lorsque l’auto-organisation déclenche un mouvement social : des bases syndicales qui imposent leurs agendas, pendant les gilets jaunes ou les Soulèvements de la terre ou encore plus exceptionnellement lorsqu’une élection débouche sur un mouvement social.

A ce titre, en tant qu’ex-gilet jaune, lorsque nous avons rebattu les cartes des moyens d’actions, je pense que notre force motrice a justement été de réaliser ce dont l’autonomie la plus radicale et la gauche citoyenniste rêvaient – en débordant totalement le mouvement social traditionnel sans même l’avoir conceptualisé au préalable.

On ne parle pas de cortège de tête pendant une grève perlée, mais d’une multitude d’initiatives à l’échelle locale : blocages, collectes alimentaires, manifestations offensives, AGs populaires à travers un mouvement décentralisé, massif et spontané pendant des mois d’un côté. De l’autre, de groupes et d’individus capables de se coordonner à l’échelle nationale littéralement pour aller chercher Macron en prenant d’assaut les quartiers riches.

Il y a eu un avant et après : la séquence qui a suivi jusqu’en 2023 a normalisé l’idée d’un besoin de conflictualité plus radicale et mis en lumière la violence de l’État auprès d’une partie des masses.

4. L’hégémonie : un pôle fédérateur ?

Si je vous dis ça, c’est aussi parce qu’il manque à mes yeux un quatrième pôle susceptible de les fédérer, les rassembler et surtout de se tourner vers l’extérieur : la production culturelle et intellectuelle, c’est-à-dire plus globalement l’hégémonie. Les médias indépendants, les revues, les maisons d’édition, les chercheurs, les lieux d’éducation populaire, les coopératives culturelles, certains artistes etc… ne sont pas seulement des outils de communication mais aussi ce qui nous relie et ce qui va exporter un pouvoir de persuasion en le tournant vers l’extérieur.

Densité militante, confiance et stratégie de multiplication des foyers

En acceptant cette lecture compartimentée en trois ou quatre pôles, cela paraît évident de demander ce qui les fait tenir ensemble ? Autrement dit : qu’est-ce qui fait qu’un mouvement ne se contente pas d’exister par séquences, mais par continuité ? La réponse se trouve peut-être dans quelque chose de plus diffus, de plus philosophique, de moins visible, mais de décisif : la densité militante d’un territoire. Une infrastructure peut être invisible…

Une ville, un quartier, une vallée ou un bassin de vie ne se définissent pas seulement par leurs infrastructures matérielles ou leurs résultats électoraux. Mais aussi par le nombre et la qualité des espaces de socialisation où les gens se socialisent. Des associations vivantes, des collectifs informels, des lieux culturels, simplement des cafés ou bar, des maisons de quartier, des clubs sportifs, des réseaux d’entraide, des coopératives, des projets participatifs et j’en passe.

Pris isolément, chacun de ces éléments semble modeste. On comprend alors quelque chose de simple mais souvent oublié : une société ne devient pas politiquement forte uniquement parce qu’elle vote différemment. Elle devient politiquement forte lorsqu’elle possède de nombreux espaces où l’action collective est déjà une habitude. Dans cet ensemble, un élément joue un rôle central : la confiance. La confiance ne se décrète pas. Elle ne se vote pas, ne se programme pas, elle se construit.

C’est elle qui fait qu’un habitant sait à qui parler quand un problème surgit ou qu’une peut se reconstituer après une défaite. Et c’est peut-être là un point décisif : la confiance est la seule ressource politique qui augmente lorsqu’on la partage. Mais elle est très fragile. Elle disparaît dès que les organisations deviennent purement instrumentales ou qu’elles ne parlent plus à l’extérieur.

Du mouvement à un milieu

À ce titre, je dirai qu’une organisation devient puissante lorsqu’elle cesse d’être seulement une organisation pour devenir un milieu et un ensemble de réseaux. Un milieu, c’est un espace où l’on peut à la fois militer, apprendre, s’entraider, créer, et parfois simplement vivre des moments ordinaires avec d’autres.

C’est là que se joue une partie essentielle de la politique contemporaine, trop souvent sous-estimée. Si l’on pousse cette logique jusqu’au bout, une stratégie politique de long terme ne se cantonne pas uniquement par une lutte locale, des élections ou des grandes campagnes nationales. Elle commence par des cartes : l’identification progressive de territoires type quartiers, villes moyennes, villages, bassins industriels, arrondissements, périphéries mornes composées de pavillons identiques, regroupements de communes.

Là où l’objectif n’est pas seulement de gagner des voix, mais de construire une présence durable. Ce que j’appellerais des foyers d’ancrage. Une ville où il existe des groupes actifs, des associations, des élus à l’écoute, des cafés associatifs, des médias locaux, des artistes engagés, des bibliothèques vivantes, des coopératives, des collectifs écologistes, des conseils de quartier actifs… n’est pas seulement « plus à gauche » ou « plus à droite ». C’est une ville où il existe davantage d’espaces pour l’action collective.

Il ne s’agirait pas simplement d’avoir une structure militante, mais de construire progressivement un ensemble de relations, de lieux, de pratiques et d’initiatives : des collectifs locaux capables d’agir, des liens avec les associations existantes, des initiatives culturelles et sociales, en gros des relais dans la vie quotidienne du territoire. Autrement dit, on mesure la puissance sociale autant que la puissance institutionnelle, et on parle alors de densité militante.

L’idée n’est pas de centraliser ces foyers, mais de les relier. C’est là que se joue la différence entre une présence politique intermittente et une présence politique réelle. Et c’est là que la question du temps devient centrale. Car les transformations profondes ne se mesurent pas à l’échelle d’une séquence électorale ou d’un mouvement social isolé ou national mais à court, moyen et long terme.

Conclusion

Pour conclure, je finirai donc par interroger le fait que la révolution est dans l’imaginaire généralement cantonnée au prisme de la conquête ou du renversement de l’État de manière unique. Cela reste sa finalité sur le long terme mais en attendant ? Peut-être faut-il également apprendre à la penser comme un processus plus lent, moins spectaculaire mais tout aussi décisif : c’est-à-dire, l’augmentation continue de notre capacité collective à agir sur nos propres conditions d’existence en multipliant des espaces.

La prise et le renversement de l’appareil d’Etat demeurent certes à ce jour vraisemblablement la seule condition pour construire une force suffisamment conséquente pour affronter le capital, l’impérialisme, le racisme, le patriarcat et l’écocide. Mais peut-être aussi que cette même idée de « prises » et de « renversement » devrait s’appliquer également à la société elle-même ? Une stratégie de transformation révolutionnaire, même “citoyenne”, ne peut par définition pas simplement consister à conquérir un appareil d’État isolé d’une société passive.

Elle consiste à faire grandir simultanément : une masse plus organisée, des mouvements sociaux plus puissants qui aspirent à plus d’exigence de par l’urgence conjoncturelle, donc à plus de radicalité et le plus important : une culture politique plus diffuse.

Une stratégie de transformation ne consiste pas uniquement à gagner des élections, faire trembler temporairement le pouvoir le temps d’une séquence de conflictualité intensive ou à multiplier les mobilisations massives, mais à augmenter continuellement la capacité des individus à agir ensemble avec des objectifs et intérêts communs – dans toutes les strates où ils peuvent intervenir.

La révolution n’est peut-être pas seulement la conquête de l’État ; elle est aussi la lente conquête de la société par elle-même.

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Intervention de Jonathan Ruff dans le cadre des universités d’été politique organisées par Tsedek, QG Décolonial, l’UJFP et Paroles d’Honneur, le 4 juillet 2026 lors de la table ronde “Quelles résistances, quelles stratégies d’organisation à l’échelle nationale ?” aux cotés d’Aimé Paris et Aziza Nouioua.

Laburpena euskaraz

Udako Unibertsitate deskolonialean eman duen hitzalditik ateratako artikulu honetan, Jonathan Ruff-Zahn, Tsedek! kolektiboaren sortzaileetako bat, mugimendu sozialaren eta estrategia instituzionalaren arteko beharrezko uztarketari buruz mintzo da, hausturako ezkerrak botere politikoa konkistatu baino lehen, bai eta ondotik ere.